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Tu ne Tueras Point : à feu et à sang

Commençons par un extrait d’un poème de Marcel Mouloudji :

« Je ne suis pas sur Terre pour tuer des pauvres gens. »

Cette maxime, avant même qu’elle ne soit posée sur papier dans les années 1950, Desmond Doss se l’était approprié corps et âme. Sauf que, à l’inverse du déserteur de la chanson interprétée par Boris Vian, la guerre, en l’occurrence la Seconde Guerre Mondiale, lui il veut la faire. En bon petit gars de Virginie qui voit tous les jeunes de son âge succomber les uns après les autres aux charmes de Tonton Sam, Desmond n’a qu’une seule envie, servir les États-Unis d’Amérique. À un seul détail près : il refuse de toucher une arme, et encore moins d’ôter la vie d’un homme. Car voyez-vous, Desmond est un fervent chrétien, et Dieu l’a dit à Moïse en haut du Mont Sinaï : tu ne tueras point.

Martyr honni

Non content d’être le titre français de Hacksaw Ridge, ce cinquième commandement représente à lui seul tout le paradoxe qui meut la cinquième réalisation de Mel Gibson. Un paradoxe qui se retrouve dans la structure même du film, empruntée aux classiques du genre, à commencer par l’évidence de l’évidence, Full Metal Jacket : une première moitié « à la maison » où l’on découvre l’ami Desmond, sa famille, sa future femme Dorothy, et où l’on suit le début de sa formation dans le camp d’entraînement local, avant une dernière heure apocalyptique dans l’enfer d’Okinawa. Une dualité qui marque aussi l’un des personnages clés de notre héros, son père. Vétéran de la Grande Guerre devenu pacifiste, il n’en bat pas moins sa femme lors de nombreux accès de violences causés par un alcoolisme tenace. Une violence devenue insupportable pour le fils, qui n’a pour seul mérite que de le guider jusqu’à sa révélation. Les présentations faites, la suite des événements se charge de construire la figure de martyr de Desmond. Persécuté par ses instructeurs et ses compagnons de caserne en raison de croyances religieuses jugées extrémistes, il finit par être sauvé in extremis par le retour en grâce d’une figure paternelle enfin digne de ses galons. Métaphore, quand tu nous tiens.

Si l’on osait – après tout, c’est à ça qu’on nous reconnait – on pourrait même étendre ce parallèle jusqu’au parcours de Mad Mel lui-même. Taxé de prosélytisme et d’apologie de la violence après sa Passion du Christ qui n’en méritait pas tant, M. Gibson, catholique traditionaliste jusqu’au-boutiste, disparaît des écrans pendant six ans – si l’on excepte une courte apparition dans le documentaire Qui a tué la voiture électrique – avant de faire son retour dans le très oubliable Edge of Darkness. Remis en selle par des seconds rôles bien bourrins dans Machete Kills et le troisième Expendables, Mel G. reprend du poil de la barbe bête, récupère quelques numéros de producteurs un peu plus téméraires que la moyenne, met un peu d’eau dans son sang du Christ, laisse de côté ses discours anti-IVG… pour mieux mettre en scène cette nouvelle hagiographie, douze ans après. Tel un Martin Riggs au sommet de sa forme, Mel Gibson ne se laisse pas abattre si facilement. Et quand on a enfilé trois fois le costume de Max Rockatansky, les traversées du désert se transforment en walk in the park.

Au-delà du propos et de la démarche, Mel connaît tout de même quelques notions de mise en scène. Dans une première partie de métrage portée par un élan de pacifisme, et bouclée par la victoire des idéaux du héros, il s’amuse à glisser ça et là plusieurs signes avant-coureurs de la boucherie à venir, symbolisée par un élément omniprésent : le sang. Le sang sur la main du père, après avoir brisé sa bouteille sur la tombe d’un de ses anciens amis tombé au champ d’honneur ; sur le crâne du petit frère, après un jeu qui aurait pu bien plus mal tourner ; sur la chemise de Desmond après avoir aidé un ami victime d’un fâcheux accident mécanique. Jusqu’à la première rencontre à l’hôpital avec l’infirmière Dorothy autour… d’une prise de sang, évidemment. Car on le sait, des batailles rangées culs nus de Braveheart aux sacrifices rituels d’Apocalypto, en passant par le long chemin de croix de La Passion du Christ, le grand Mel n’est pas du genre à se faire prier dès qu’il s’agit de faire couler un peu d’hémoglobine. Et il s’apprête à nous en donner pour notre argent.

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Le saint du saint

L’air n’est que poudre et fumée. Le sol boue et viscères. L’assaut sur Hacksaw Ridge ressemble bien au carnage attendu, et nous l’est montré comme tel. De manière frontale, brute, pour mieux nous faire ressentir la mort froide et implacable, capable de frapper à n’importe quel moment. J’ai lu par endroits que Mel Gibson se complaisait dans une esthétisation presque malsaine de la violence, et surtout en décalage total avec le sujet de son film. Autant faire le même reproche à la scène d’ouverture d’Il faut sauver le soldat Ryan. Que les choses soient claires : Tu ne tueras point tient ici largement la comparaison avec son illustre aîné. Pendant un quart d’heure comme suspendu, les pluies de balles, les tirs de mortiers et le crachat des lance-flammes dessinent un tableau digne des cercles de l’enfer. On y est pris aux tripes, piégé presque ad nauseam dans un tourbillon de folie semblant sans fin. Le fait que cela soit bien filmé ne rend pas la chose moins atroce.

Dans cette atmosphère de fin de monde, Dieu lui-même est désemparé, impuissant. Et quand Il appelle à l’aide, dans un formidable renversement de paradigme, Il peut compter sur son envoyé sur Terre, celui à même d’accomplir Sa mission : Desmond. C’est lui qui, dans un élan de bravoure Forrest Gump-ien avant l’heure, enfile l’uniforme d’ange gardien pour sauver l’Homme de sa propre barbarie, avec en prime un ultime pied de nez à son instruction militaire. Reconnu et adoubé par ses pairs, sa tâche achevée, la place de Desmond n’est désormais plus sur Terre, mais au royaume des cieux, qui s’ouvre à lui via une dernière descente, changée par la grâce du cinéma en nouvelle ascension. Et ce à quoi l’on vient d’assister, c’est sa béatification.

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