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Rerollite Chronique ou La Malédiction de l’Éternel Recommencement

Complètement possédé par l’annonce de Civilization VI, j’ai mangé avidement tout ce que le net avait à offrir sur le jeu. Trailers, interviews, vidéos de gameplay. Tout. J’ai raclé les tréfonds du web à la recherche de la moindre miette d’info qui aurait pu échapper à mes recherches frénétiques aux quatre coins de la toile. Trop pauvre pour m’offrir une PS4 ou un PC de gaming digne de ce nom, j’avais suivi l’E3 d’un œil semi intéressé. J’ai de toute façon suffisamment de jeux jamais installés dans ma bibliothèque Steam pour couvrir mes besoins vidéoludiques pour les trois prochaines années.


Coïncidence ? Providence ? J’avais depuis quelques semaines sorti le cinquième Civ’ du placard. Enchaîner les débuts de partie était devenu ma routine du soir. Je consomme, je l’avoue, Civilization de façon particulière. Mon petit manège consiste a lancer une partie que j’imagine épique dès l’écran de sélection des paramètres. Je me convaincs que cette fois la carte sera bonne, que mes ressources de départ auront de la gueule et que je connaîtrai l’extase de la victoire au bout de 350 tours de défis délicieusement corsés.

Mais non, je ne suis pas vraiment satisfait par mon départ. Je commence à proximité de deux filons de cuivre, une ressource très intéressante du point de vue des stats mais qui pourtant m’emmerde. Les mines font moches autour de ma ville et niquent mon expérience de jeu. J’aurais plutôt vu des agrumes et des champs de bananes. De belles plantations bien nettes et la mer pas loin avec des baleines dedans. Un décor un peu caribéen que j’aurai envie de défendre contre l’envahisseur. Là, cette terre ne me parle pas du tout. Les icônes de ressources sont pourries, il y a trop de toundra dans les parages et le nom de la cité-état voisine sonne mal. Je me force une quarantaine de tours avant de lancer une nouvelle partie.

Même manège…


« Je suis le joueur qui rejoue quarante fois le premier quart d’un RPG avec quarante persos différents. »

Mon plus grand défi dans Civilization est de trouver un début de partie qui me parle et de mener la game jusqu’au bout. Cette mécanique d’insatisfaction permanente me suit aussi dans d’autres jeux. Je suis le joueur qui rejoue quarante fois le premier quart d’un RPG avec quarante persos différents. Il suffit qu’après dix heures de quêtes je tombe sur une arme ou une armure qui me botte mais inaccessible à mon archétype pour reset la partie. Plus grave, un simple détail physique négligé lors de la création de perso peut m’apparaître insupportable au bout de quelques heures et motiver une violente remise à zéro.

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Il est pas beau, Jean-Germain ?

Paradoxalement, je passe un temps fou à créer mes personnages. Sur ce point, si beaucoup aiment à incarner un avatar qui pète la classe, j’alterne, pour ma part, entre style badass réglementaire et complète face de cul. Dans le deuxième cas, je compile avec soin tous les choix les plus nuls à chier que le système de création met à ma disposition. Moustache, calvitie, verrue, mono-sourcil, coupe au bol… Pièce par pièce, je m’affaire à atteindre le sommet du ridicule. Bien entendu, une fois en jeu, avoir l’air con finit par me lasser et je relance la partie. Pourquoi ne pas tenter un personnage féminin ?

On comprend vite que ce comportement de merde me fait perdre un temps précieux et m’amène bien souvent à ne pas finir mes jeux. Pourtant, quinze ans après mes premiers pas sur Alex Kidd, je sais aujourd’hui que cette obsession du détail est inscrite dans mon ADN de gamer. J’ai besoin que tout soit parfait. Un point en trop dans un arbre de compétences me fout littéralement au fond du trou. Finalement, j’aurais du faire un guerrier. Non, un voleur ! Pourquoi n’essayerai-je pas un druide ? Au final, je me retrouve avec dix bonhommes mal branlés qui défigurent mon écran de sélection de persos. Je trouve ça moche et je les supprime un par un. Faut que ce soit net !


 « Il arrive cependant un jour où je me lance pour de vrai et mène la partie à son terme »

Fallout 4 - Character Editor

Il arrive cependant, après un nombre insupportable de faux départs, un jour où je me lance pour de vrai et mène la partie à son terme. Ce déclic coïncide souvent avec le moment où je suis capable de rouler mécaniquement sur la première moitié du jeu dans un ballet de pixels parfaitement huilé. Je connais précisément l’emplacement de tous les objets, les lignes de dialogue de chaque personnage et je sais exactement où placer quel point pour bâtir le héros parfait. Survient alors l’instant où j’atteins les limites de ma maîtrise exemplaire du game. La frontière au-delà de laquelle je n’ai encore rien exploré, car trop loin dans le jeu pour me donner l’occasion de poursuivre ma folle technique du par cœur. Un genre de Mordor vidéoludique qu’il me faut affronter sans garde-fou. C’est ainsi qu’après avoir buté les premiers boss de Dark Souls 3 un nombre incroyable de fois, je me suis enfin retrouvé désarmé face à l’inconnu. Aspiré par un vertigineux mélange de doute et d’euphorie tandis je poussais mes bottes un peu plus loin vers la fin du jeu. J’ai finalement atteint les crédits sans trop savoir comment.

Les Souls sont parmi les rares jeux du genre qui, malgré ma rerollite chronique, m’ont vu planté devant leur générique de fin. Skyrim, Fallout 3, Baldur’s Gate, Pillars of Eternity, Divinity: Original Sin, je les ai tous abandonnés en cours de route avec l’idée que je les finirai un jour. Je sais pourtant que non. Peut-être est-ce parce que je me sais atteint du syndrome de l’éternel recommencement que j’aime tant les Die and Retry. Je peux y crever et recommencer l’esprit tranquille, puisqu’il s’agit d’une mécanique essentielle du jeu. En attendant, je regarde de loin Civilization VI émerger doucement à l’horizon.

J’imagine déjà de beaux débuts de parties bien propres. Des villes droites, au bon endroit et avec les bonnes ressources. De belles plantations bien nettes, la mer, et des baleines pas loin.

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