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Stranger Things, le Quatuor Accorte

Commençons déjà par une citation de Saint-Ex’ :

“On est de son enfance comme on est d’un pays”.

Et quelque part il a bien raison ce cher Antoine. C’est aussi la réflexion sur laquelle sont arrivés les scénaristes de la série Stranger Things, la presque dernière production de Netflix. Presque dernière ? Elle le serait si Mr Baz Luhrmann n’avait pas décidé de nous plonger dans sa vision très funky et rythmée des débuts du Hip Hop, au cœur d’un New-York en ruine au sortir des années 70 avec le tout récent The Get Down. La série musicale du réalisateur de Moulin Rouge et Stranger Things avant lui, proposent toutes les deux une petite session de nostalgie aux trentenaires et quadra’ qui restent les plus gros utilisateurs de la plateforme de VOD en vogue. Donc après avoir analysé toutes vos préfs’, noté vos habitudes et croisé toutes ces données, le big data de la vidéo à la demande a balancé ses créatifs en mode “Ok les enfants, filez-leur des Granola”. Et même quand on le sait, on se laisse avoir. Parce que pour nous qui avons grandi à cette époque, les 70’s c’est le mythe, et les 80’s c’est notre madeleine. Croquons donc à pleines dents.


The Message

the-get-down-1Mais mettons-nous d’accords sans attendre. Les adeptes du baggy swaggy et de Gran Masterflash devront attendre. Peut-être une critique sur The Get Down ramènera son bout de platine sur notre plage, mais ce ne sera pas pour aujourd’hui. Nope. Dans nos bacs, en cette fin de mois d’août torride, c’est vers Stranger Things que le Poulpe a décidé d’étendre une de ses tentacules. Comme un monstre marin qui attire les pauvres moussaillons par le fond. Comme une créature qui traverse le miroir de l’eau pour entraîner ses victimes dans une autre dimension. Comme un rédacteur calciné, bloqué dans un train bondé, qui essaie d’attirer votre intérêt, jouant de la métaphore standardisée pour amener son sujet, en proposant des idées par associations ; ça manque un peu de finesse, mais c’est dans le ton. Les années 80 n’ont jamais fait dans la dentelle. Vous l’aurez compris, ici ça va jaser eighties, dimensions parallèles et monstres chelous. Et puis de nostalgie et d’amitié aussi. Si si. Alors… Stranger Things, c’est quoi ?


Sera perche ti amo

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Comment ne pas résister au charme des 80’s ?

Si vous avez dans l’idée de briller en soirée autour de vos derniers barbecues estivaux, un Spritz trendy au bout de la paille, décortiquant d’un œil bovin qui de vos potes a les plus ridicules marques de bronzage nul, sachez que vous ne couperez pas à un nouveau protocole social #So2016. Une nouveauté à rattacher aux règles de bienséances de Madame la Baronne. Un incontournable dorénavant. Tenez.

“Eh José, t’as vu la dernière série de Netflix ?” (insérez ici ou là le prénom d’un pote et d’une chaine de télé pour faire plus vrai).

Voilà le mal est fait. Je ne suis pas devin, juste barbu, mais ça devrait arriver juste après le “Comment ça va, t’as l’air fatigué” ou le “Eh mais t’es pas très bronzé cette année ! Regarde, moi…” de votre amie Natasha, un peu exhib’ qui se respecte, en profitant pour vous asséner une vue imprenable sur les gorges de la vallée. (Là encore, l’auteur vous priera de bien vouloir modifier le prénom susnommé pour plus d’immersion. Micheline, Jean-Françoise, Émiplégiane ou Régis par exemple. Vous avez les amis que vous voulez).

Donc passées les retrouvailles, avant que quelqu’un ne décide à foutre Roger à la flotte tout habillé ou de joyeusement s’écharper en parlant politique, si tout se passe normalement cette année, il sera venu le temps des rires et des chants, d’un monstre pas gentil et puis d’une série…

“Alors, Stranger Things, c’est comment ?”


Et je rêvais d’une autre histoire

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C’est un roman d’amitié

Je vais vous aider. Déjà pour résumer le synopsis sans ne rien spoiler à vos amis que le pilote. Car c’est maintenant tout un art que de ne pas spoiler…

Stranger Things ? bah, c’est entre Super 8, Stephen King, E.T. et les Goonies. Ça se passe au milieu des années 80, et la reconstitution du truc, les musiques, l’ambiance, les fringues, les looks, tu vois, c’est aussi réussi que genre Mad Men dans les 50’s. Voire mieux. Tu suis une bande de mômes de douze ans qui jouent à Donjons & Dragons dans la cave de l’un d’eux. Puis ils doivent rentrer chez eux. Y’a école demain. Y’en a un qui trace à vélo, en passant pas loin d’une base militaire où le gouvernement fait des expériences cachées. Évidemment, c’est le soir où un gros machin griffu a décidé de se faire la malle. Entre autres. Au petit matin, on retrouve le vélo sur le bas-côté d’une route, mais pas le gamin. Et les recherches commencent… De toute façon tu verras, rien que le générique tu vas kiffer.”

Et nous n’irons pas plus loin côté scénario. Ce serait le comble pour une série à suspense. Voyons donc un peu la prod’, en attendant le cœur de la meule, un peu d’analyse et de 80’s, posés au calme.


Fantastic Four

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C’est ici que tout commence

Niveau casting déjà, Stranger Things se la joue minimaliste. Les rôles principaux sont tenus par des mioches dont c’est le premier boulot sérieux, et si sous nos latitudes les enfants-acteurs ont la plupart du temps autant de charisme qu’un pot d’aïoli resté une après-midi entière au soleil sur la nappe à carreau de mamie Marcelle, ou le naturel d’un poireau moyen les soirs de pleine lune, il faut reconnaître qu’ils sont forts ces ricains. Le quatuor d’acteurs choisis pour incarner la dream team en charge est très bon, même si nos hobbits locaux restent dans des archétypes qu’on aimerait bien les voir dépasser plus facilement. Peut-être pour la Saison 2.


Ève, lève toi

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T’as le look, coco

Et que dire de leur muse ? Habile mélange de la Matilda de Leon et de la Leloo du Cinquième Élément, j’ai eu pendant une bonne moitié de saison l’impression de devoir la protéger si j’avais été à la place des gamins. Comme une Elie suivant son Joel, avant que l’hiver ne vienne. Pour encadrer le Club des Cinq, on retrouve un parterre haut en couleurs de personnages plus ou moins secondaires. La génération des grands frères et grandes sœurs, les aînés, exemple à suivre ou rival incompris. Les branleurs du lycée, fils à papa friqués ou tocards au grand cœur. Meilleurs potes un peu coincés, professeurs enthousiastes, confidents d’un moment ou men in black froids et apathiques.


Fade to Grey

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Mesdames, messieurs, Winona Rider. Le temps file.

Chez les adultes, on retrouve un shérif dépressif et tourmenté surprenant, une mère célibataire et bien bien paumée incarnée par une Winona Rider méconnaissable, et en guise de world boss, un Matthew Modine – le héros de Full Metal Jacket – froid, détaché et prêt à tout. Des adultes brisés, perdus dans des vies résignées. Des personnages esseulés ou fuyants qui ont perdu leurs ambitions, parce que la vie fait que. Un parallèle éprouvant lorsqu’on rapproche cette génération désenchantée avec l’espoir, l’envie et le côté candide de nos jeunes héros. Car en toile de fond, on ressent les liens perdus entre chaque personnage de la génération descendante. Leurs rêves envolés et leurs histoires croisées. On sait qu’ils étaient eux-mêmes hier une bande de potes qui déconnait et qui voulait changer le monde. Comme les héros de la série. Comme nous spectateurs. Mais la vie fait que.


Comme un Orégon qui passait sur moi

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Parents absents ou démissionnaires, Deperate Housewives dépassées. La famille américaine en prend pour son grade.

Tout ce petit monde évolue dans une bourgade classique du Midwest américain. Petite ville de campagne sans histoire ou presque. 20 000 habitants à tout casser. Dont aucun n’a jamais mis les pieds hors de l’État. Un shériff et deux adjoints pour la sécurité. Plus qu’il n’en faut pour descendre le chat des MacDouglas d’un lampadaire ou ramener chez lui le bouseux moyen qui s’est héroïquement noyé au fond de son tonneau de Bud, derrière les néons du Bowling, casquette yankee bien vissée sur la tête, et vieux mégot en coin de bouche. Ici, c’est le paradis du conservatisme à la Reagan. Les chasseurs sont de braves gars un peu bourrus, les conflits se règlent aux poings – comme des mecs, ouais – et la seule famille de couleur est tolérée sans trop d’histoires, parce qu’ils ont beaucoup d’argent. Les ados dérapent au volant de leur Chevrolet en attendant leur Prom Night. La carte postale type, écrite à coups de graffitis. Sweat fluo sur les épaules, coupe au bol en écoutant Bad de Michael Jackson ou du Peter Gabriel pour ceux qui ont des goûts de chiottes.


La Fête à la Maison

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Sweet eighties

Pour le trentenaire moyen, cette époque et les productions américaines qui affluaient sur nous comme un raz de marée de fantasmes, garde un certain goût de rêve. C’est les cultures geeks qui débarquaient mes amis… Enfonçant les portes ouvertes par Star Wars, Star Trek, le jeu de rôle et Le Seigneur des Anneaux dans les seventies, les grands pontes de la mercatique d’outre-Atlantique balancent du rêve américain à travers le monde. Des nanars convenus aux mythes de demain, sans traitement, sans filtre, sans hiérarchie.

C’est con à dire, mais à cette époque, le Vietnam est terminé, et la Guerre de le Golfe, comme disaient les Nuls, pas encore commencée. Les chocs pétroliers font des ronds dans l’eau, les générations engagées des sixties s’embourgeoisent fiers du travail accompli et la lippe sereine, convaincus d’avoir triomphé sans avoir donné le coup de grâce. L’air du temps détend. La réussite financière s’affiche. C’est les 80’s du pognon. Des heures folles où tous se croient triomphants et éternels. Les héros ont le biceps lustré et la douille facile, les héroïnes le body échancré et la permanente gracile. La technologie n’est que promesse de progrès. C’est vous dire si on était cons.


Merguez Party

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Le choix vestimentaire sûr, le sourire ultra bright, un certain goût de la discrétion. C’est chic !

En France, Maritie et Gilbert font de la résistance. Pour la forme. Leurs invités réguliers ont déjà pillé impunément plus de standards de la Stax et de la Motown que les Japonais le folklore littéraire occidental à grands coups d’animés. De loin. Écoutez un bout du I’ll Be There des Four Tops et vous comprendrez vite que derrière les Magnolias, les Yéyés nous ont laissé un truc puant. Mais c’est une autre histoire. En vrai, nos eighties sont damées par cette ambiance sirupeuse. Fraîcheur de Vivre. On lit des magazines en papier pour y découvrir que bientôt la NES va être remplacée. Quand on veut parler à son pote, on appelle sur le téléphone familial, où on passe par le prisme parental : “Oui, bonjour madame, c’est Romain, est-ce que Mikaël est là s’il vous plaît ?”

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Je ne sais pas ce que je préfère dans cette photo. Réellement.

Pas de textos. Pas d’internet. Pas de téléphone portable. Juste dès fois un Minitel. Pas de CD. Des cassettes. Des magnétoscopes. Des consoles à cartouches. Mais bordel, qu’est-ce qu’on était bien. Abreuvés de Retour vers le Futur et de Terminator, convaincus que La Guerre des Étoiles, c’était du passé, irradiés de Dragon Ball, de Chevaliers du Zodiaque, de Ken et de Cités d’Or. Avec seulement sept putains de chaînes de télé… Comme des fous parce qu’on avait vu une image en petit dans un recoin de magazine de la tronche de Bill ‘Fuckin‘ Murray qui annonçait une suite à Ghostbusters ! Une époque charnière et pleine d’espoirs. Avant aujourd’hui. Avant que cycliquement on se retape une déferlante. Avant notre prise de conscience globale. Létal avant l’étal ?


Power of Love

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Voilà l’esprit de la série en gros. Pas l’ambiance ou vous a dit. L’esprit.

Attention hein. Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. Je ne vais pas vous faire le couplet du c’était mieux avant. Parce que non. C’était juste différent. Mais ça garde pour ma génération un goût amer de parenthèse en chantier, d’inachevé. Comme une histoire sans fin. Et ça, les producteurs de Stranger Things l’ont bien capté, puisqu’ils l’ânonnent jusqu’à plus soif, avec un certain degré de réussite, convenons-en. L’enrobage de la série parle à ma génération. Parce qu’on portait les mêmes sapes et qu’on jouait aux mêmes jeux. Parce qu’on avait les mêmes chieries de coiffures et le pire, c’est qu’on se trouvait classes. On avait des blousons colorés et des chaussures à Pump. Des pin’s sur nos blousons. Des Bombers et des vestes en Jeans. Comme les héros de la série. On collait des posters de Prince et de Tron sur nos murs et nos portes de chambre, et on trouvait que ouais, Hartley Cœurs à Vif, ça soulevait vraiment les problèmes sociaux de notre génération…


BroForce

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Rigolez pas. On verra pour vous dans 20 ans. Petits canaillous !

Dans Stranger Things, outre une intrigue à suspense et les codes propres aux séries modernes, soit on l’a vécu, et on est transportés, soit on l’a pas vécu -en vrai ou grâce à nos grands frères- et on passe à côté de la plus grande réussite d’une série qui n’en est pas moins bien faite, mais pas non plus inoubliable. Des défauts inhérents au genre, la série télé, mais mis à part quelques menus choix incongrus qui persistent en fond de bouche, l’alchimie fonctionne. Ces mômes, c’est moi et mes potes. C’est mes mousquetaires embusqués qui jouent à cache-cache dans la forêt. C’est les Lego et les Playmobil. Une histoire de petits adultes convaincus d’avoir raison dans un monde d’adultes qui ne les prend pas au sérieux. Une histoire de potes. Une histoire d’amitié forte entre quatre gamins. À la vie la mort. Quand les premiers émois affectifs vont ouvrir la porte d’une nouvelle dimension. Quand on a décidé de grandir. Stand by Me.


Le Démon de Minuit

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Le comble de la classe. L’homme d’une génération. Monsieur Moustache en personne, Magnum.

Outre son pouvoir hypnotique, qui exhale le Malabar et le Mister Freeze à dix kilomètres, dès les premières notes de son générique, brillant hommage de notes atmosphériques et de beats électro à la Carpenter, dans un dézoom de néons entrelacés très graphiques, Stranger Things n’échappe néanmoins pas aux raccourcis faciles et aux finalités convenues. Mais quelque part, ça marche. Ça marche déjà parce que l’on peut y voir des failles scénaristiques comme justement l’application d’un cahier des charges très eighties. Oui, vous aviez sans doute grillé quasiment tous les arcs et la finalité des rebondissements. Mais c’est aussi parce que vous aviez peut-être grillé vos plus belles heures devant tous les référents que s’emploie à citer la série… Avec son monstre étrange qui oscille entre Alien, Critters et Sliders, quand l’esprit de Lovecraft rencontre le Temps X des Bogdnanov (et je dis pas ça pour sa gueule à lui).


Banana Split, Whoo !

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Le clair-obscur… Vous comprendrez.

Monté comme un X-Files, avec ses sous-intrigues qui avancent pas à pas, déployant sa mythologie sous couvert d’analogies, le show de Netflix captive aussi par cette habileté à distiller justement toutes ses références l’air de rien, le regard ailleurs, en ouvrant son Ricqlès ou son Cacolac nonchalamment. Une fois qu’elle a votre attention, la série vous cale au fond de votre canapé. Chaque épisode appelle le suivant. À la cool, en brosse et mulet, avec un petit montage à vous faire danser le jerk sur de la musique pop. Honnêtement… Cette série… Si t’es un peu perdu, un peu seul sur la terre, les mains tendues, les cheveux en arrière, t’aimeras ça. C’est comme un chamallow qui crépite sur un feu de bois. Comme du popcorn qui frappe au couvercle de ta mémoire. C’est du Pulp. Et le Pulp, c’est bien.

Mais le Poulpe, c’est mieux. Vous reprendrez bien quelques tendrons ?

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One thought on “Stranger Things, le Quatuor Accorte

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