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The Strangers : un film transgenre

Commençons par une citation de Charles Baudelaire :

« La plus belle des ruses du diable est de vous persuader qu’il n’existe pas. »

Dans la vie de tous les jours comme dans le monde culturel, il est souvent bien commode de pouvoir classer, étiqueter des personnes, des lieux, des œuvres, de les ranger dans des boîtes aux contours bien définis pour être sûrs de les y retrouver dès que besoin. Il n’y a rien d’intrinsèquement mauvais là-dedans, au contraire. Cela participe de notre prise de repères et permet d’identifier aisément ce à quoi l’on doit faire face. Mais que se passe-t-il lors qu’un objet donné met sans dessus-dessous toutes ces fameuses balises que l’on a mis si longtemps à placer, et avec tant d’application. Que faire quand on se retrouve décontenancé, au point de ne plus savoir vraiment où se situent les frontières qui semblaient pourtant si bien établies auparavant. Certains peuvent transformer leur incompréhension en refus ou en déni, persuadé d’avoir à faire à un gloubi-boulga informe et sans cohésion. Mais parfois, il est nécessaire de prendre de recul, et accepter le fait que l’on a été dupé. Et que ce n’était pas si désagréable.

The Strangers - Affiche

Sans repères

The Strangers est la troisième réalisation du Sud-Coréen Na Hong-Jin, celui-là même qui avait surpris tout son monde en 2008 avec son premier film, le surpuissant The Chaser. Na faisait alors une entrée fracassante dans l’école du polar du pays du matin calme, où il gagnait d’emblée une place de choix aux côtés de ses aînés Bong Joon-Ho (Memories of Murder), Kim Jee-Woon (A Bittersweet Life et plus tard J’ai Rencontré le Diable) et l’illustre Park Chan-Wook (Sympathy for Mr. Vengeance, Old Boy). Moite, sale et violent, The Chaser donnait le ton d’un cinéma résolument pessimiste et loin d’être tendre avec la société coréenne. Plus ambitieux, mais aussi beaucoup plus confus, son deuxième long, The Yellow Sea se perdra quelque peu dans les dédales d’une intrigue alambiquée aux dépens du développement de ses personnages, finalement assez creux. Cinq ans plus tard, The Strangers parvient à faire la synthèse de ces deux projets précédents, pour un résultat absolument déroutant.

Le postulat de base est pourtant simple. Dans un petit village perdu dans les montagnes coréennes, une série de meurtres d’une rare violence mettent en alerte les autorités locales. Le film suit l’enquête menée par Jong-Goo, un policier peureux et fainéant, dont la fille développe bien vite les mêmes symptômes liés à l’étrange maladie qui semble être responsable du comportement des meurtriers. Après une entrée en matière plutôt classique, The Strangers penche ensuite franchement du côté de la comédie policière potache, se moquant ouvertement de ses personnages et de leur incompétence, alors même qu’une dose de surnaturel fait irruption dans le récit. Les soupçons se déplacent vers ce Japonais vivant reclus dans sa cabane, débarqué il y a peu au village et que beaucoup suspectent de pratiquer la sorcellerie. À partir de là, la suite du scénario ne constitue qu’un long enchevêtrement d’indices et de fausses pistes, épaississant minute après minute le voile de mystère recouvrant les motivations des principaux protagonistes. Surtout, le film nous fait hésiter constamment entre fantastique et superstition, pour ne livrer sa vérité que dans une ultime scène sidérante de tension.

Mythe ou réalité ? Vous avez 2h36

 

Face à un tel niveau d’ambiguïté constant, The Strangers ébranle sérieusement nos certitudes sur ce qui fait la moelle d’un film de genre. Un parallèle saisissant avec les multiples crises de confiance que traversent les personnages du film. Car face à l’inconnu, c’est encore ici la peur qui l’emporte, entraînant un phénomène de repli sur soi et sur ses valeurs. Dans le contexte rural coréen, il est représenté par le recours aux croyances populaires, encore très fortement ancrées. Le chaman, appelé à la rescousse pour tenter de guérir la fille de Jong-Goo, devient alors une figure primordiale. Il est celui qui fait le pont entre le monde des Humains, et le monde des fantômes. Celui qui est censé apporter des réponses en même temps qu’une solution. Il n’amènera au final que des problèmes et toujours plus de questions. Lui, comme les autres, voient en tout cas leurs convictions, quelles qu’elles soient, et leur foi questionnées, pour ne pas dire piétinées, en même temps que le spectateur se retrouve piégé au milieu d’un dédale qu’il ne demande qu’à explorer.

Car la magie de The Strangers réside bel et bien dans la cohérence de son récit. Il n’y a jamais vraiment de moment identifiable dans le passage d’un genre à l’autre, l’histoire progressant sur les différents terrains sus-cités avec une fluidité et une aisance qui forcent le respect, et surtout sans esbroufe. Mise à part, dans le dernier tiers du métrage, un détour par le film de zombie quelque peu gratuit et qui peine à trouver sa place dans l’ensemble, la partition se révèle presque étonnamment sans fausse note majeure, tant la prise de risques était grande. Malgré quelques chutes de rythme coupables, conséquences de la manie de Na à vouloir un peu trop faire durer certaines scènes – d’où la durée costaude (2h36 !) du métrage – celui qui a aussi endossé le costume de scénariste sur ce film, parvient à nous tenir en haleine de la première à la dernière seconde. De sa citation d’ouverture en forme de vaste pied de nez, à sa révélation finale. Une œuvre maîtrisée, qui nous ballotte dans tous les sens avec un grand sourire narquois pour mieux nous porter l’ultime estocade. Et ça, c’est suffisamment rare pour ne pas passer à côté.

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