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Pourquoi Rocky mérite sa place dans mon panthéon du 7e art

Replaçons le contexte. C’est Philadelphie dans les années 70. Scénario écrit par Sylvester Stallone. Jeune, l’œil déjà lâche, le muscle encore un peu gras mais la gueule déjà. La réalisation est confiée à John G. Avildsen. Un nom qui a tourné vite fait jusqu’à fin 90 et qui a notamment signé les trois Karaté Kid. À l’époque, l’équipe de tournage est pas connue, elle vend pas de rêve et visiblement, le film est tourné en à peu près un mois avec moins d’un million de dollars. C’est pas dingue comme mise. Et pourtant, Rocky ramasse deux cent vingt cinq millions de dollars de recettes dans le monde ! Imagine que t’achètes un jogging gris pisseux et un bonnet de pêcheur foncé pour dix balles à Philadelphie et que tu revends ça deux mille deux cent cinquante balles au monde entier quelques mois plus tard. On a pas encore parlé de la dimension artistique du film mais on voit déjà qu’il se profile quelque chose d’important.

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Rocky, donc, c’est l’histoire d’un boxeur de deuxième voire troisième zone qui se voit offrir la chance d’affronter le champion du monde des poids lourds pour le titre. Un gros coup de bol pour lui et une bonne com’ pas chère pour Appolo Creed, le champion en question, qui pour l’instant est un gros con mais qui va devenir gentil dans le troisième volet. Creed, sûr de sa victoire, monte un plan qui consiste à danser un peu avec le challenger et à le savonner dans le troisième round. Mais non, l’Étalon italien (c’est le surnom de merde de Rocky) fait preuve d’une ténacité qui laisse l’Astre du Désastre (c’est le surnom de merde d’Appolo qui est déjà un prénom de merde à la base) un brin démuni !

Le public devient vite ouf face à cette démonstration de courage et le présentateur se met à pousser des gueulantes d’américain dans son micro des années 70 afin faire le show. Rocky se prend donc une avalanche de pêches – essentiellement dans le haut du front – mais il lâche rien, à tel point qu’Appollo finit par perdre le contrôle du match. Le champion se prend même quelques vilaines mandales et tous les deux finissent au quinzième round avec la gueule boursouflée de maquillage moyen – également des années 70. Bref, le timer arrive au bout du temps réglementaire et l’Étalon Italien perd aux points mais s’en tape parce qu’il a tenu jusqu’au bout ! C’était son objectif. Là, il se met à gueuler « Adriaaan ! » plusieurs fois. La scène que tout le monde connaît. Fin du film.

rocky_06Mais non. Rocky c’est pas que ça. C’est même, en fait beaucoup moins ça que tout le reste du film. Parce que le reste du film, c’est du putain de cinéma. C’est la vie merdique magnifiquement bien filmée d’américains pauvres et authentiques de la banlieue prolo de Philadelphie. On y va.

Automne de merde à Philadelphie

La toile de fond du film sur laquelle se cale le quart d’heure de gloire de Rocky Balboa dont on vient de narrer l’apothéose, c’est avant tout un automne de merde dans le nord urbain des États-Unis, à une époque où la guerre du Vietnam a sévèrement mis à mal l’idéal américain. Certes, ici le loser se voit offrir une chance de sortir de la misère sociale mais c’est précisément la mise en lumière de cette même misère, et non pas sa défaite face à une working class US bienveillante et volontaire, qui fait que Rocky est bien plus qu’un film de boxe à la con. Voyons dès lors de quelle misère on parle.

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Rocky est d’origine italienne. Ses parents, le film en parle à peine mais on devine vue la taule du gonze, que le débarquement en territoire américain n’a pas été suivi du succès promis par les prospectus de l’oncle Sam. Le film s’ouvre sur un combat sans classe dans une salle miteuse où vingt braillards bourrés insultent les boxeurs de loin et leur balancent des gobelets chiffonnés par dessus les cordes. Le spectacle est mou. Pas d’action. Rocky est naze. L’autre aussi. Deux cabots fatigués qu’on s’obstine à vouloir voir méchants mais qui peinent à seulement sortir les crocs. Triste spectacle. Il faut qu’un bon coup de boule non réglementaire de la part de son adversaire Spider Rico énerve l’Étalon pour que ce dernier le charge et le pilonne sur place, l’œil zehef, de toute la puissance d’une fausse-patte qui fera plus tard sa célébrité. Premières minutes. Petite victoire. Quarante dollars chichement cagnottés et pas de gloire du tout.

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En dehors du ring, Balboa zone sur les docks de Philadelphie en bossant comme homme de main pour un petit mafieux local un peu minable. Voiture lourde et manteau beige, lunettes fumées, cheveux secs frisottants, mal gominés. L’Étalon rital a pourtant la gueule et la carrure mais non. Le crime c’est pas son truc. Il le sait et l’avoue même un peu honteux. Il a trop de cœur pour ça. Mickey (son coach) lui apprendra plus tard dans une séquence face-à-face en tous points superbe. Rocky a même tellement de cœur qu’il s’excuse presque lorsqu’on l’envoie récupérer du fric prêté à un tocard piteux qui sait simplement pas comment joindre les deux bouts. Il ne ramasse qu’une partie de la somme dans un compromis sans vainqueur et s’en va plus triste qu’à l’arrivée.

Rocky est un mec bien, paumé dans l’angle mort d’un monde de merde où la bienveillance n’a jamais payé les factures. Pas d’argent, pas de succès, pas de distraction, pas de soleil, pas d’instruction. Pas d’allure, pas de respect non plus. Il cogne dans un matelas crevé, plié en deux sur un des murs porteurs de son vingt mètres carré. Deux tortues de compagnie, « Cuff » et « Link ». Une paillasse et basta. La misère en creux dans tous les coups d’œil.

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C’est pourtant là qu’il embrassera Adrian pour la première fois. Dans un coin de la pièce après un rencard à sens unique bricolé par Paulie, le frangin-colocataire d’Adrian et meilleur ami raté de Rocky. Celui qui picole et gueule sur sa sœur faute de savoir comment s’y prendre question d’amour fraternel. En attendant, Adrian c’est le béguin bancal de Balboa. Il passe voir un chien dont personne ne veut dans sa boutique d’animalerie dès qu’il peut. Il tente maladroitement d’enclencher la conversation, lance des blagues de merde et se prend des fours polis. Maigres efforts pas récompensés. Paulie finira donc par inviter Rocky chez lui et sa sœur pour Thanksgiving histoire de forcer la rencontre. Il foutra tout le monde dehors quelques minutes plus tard après avoir balancé la dinde dans la nuit. Accès de colère mal placé de quarantenaire chauve et célibataire. Le rencard commence comme ça. Des couples ont certainement dû se former sur moins que ça à Philadelphie dans les années 70.

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Entre les petits boulots et les tentatives de drague foireuses à l’animalerie du quartier, Balboa tape dans le sac au gymnase de Mickey, joué par Burgess Meredith. Un vieux loup du ring aux oreilles en choux-fleur qui a vu trois générations de boxeurs se mettre sur la gueule dans l’espoir de décrocher une place sur un coin du podium. Il prendra Rocky sous son aile après un mea culpa magistralement interprété. Petit gueulard tenace. Il donne pas d’air. Il engueule méchamment son poulain, le pousse dans ses retranchements parce que, de son temps, c’est comme ça qu’on formait un champion. La figure du père de substitution se met en place tranquillement. Scène après scène, loin des projecteurs. On pardonne à Mickey d’avoir si longtemps ignoré Rocky. On pardonne à Paulie d’être un peu trop con. On pardonne à Rocky de pas être champion.

Au final, qu’est-ce qu’on retient du film ? Quelques scènes mythiques comme la montée des marches du Philadelphia Museum of Art, Stallone gueulant « Adrian ! » au milieu d’une foule en délire, son combat contre Creed. D’autres séquences viendront par la suite nourrir l’imaginaire commun au fil de la sortie de suites inégales à un premier épisode qui se suffit à lui-même. On retient, bien sûr, la musique de Bill Conti. Tout simplement sublime. Une bande son qui compte son lot de thèmes magistraux, littéralement indissociables du personnage de Balboa. Bref, si on met de côté la succession de ces autres suites peu ou pas du tout inspirées, si on se concentre sur l’essence même de Rocky, on peut légitimement dire que c’est quand même du très bon cinéma ! On pourra chier dessus tant qu’on veut, dire que Raging Bull c’est mieux (ce qui est vrai mais qu’est-ce que ça peut foutre ?), que Stallone est moche et que maintenant il fait des merdes avec des stars musclées, Rocky mérite clairement sa place dans mon panthéon du septième art.

On nous annonce le spin-off Creed pour janvier 2016. Bah j’irai. Je filerai volontiers dix boules au guichetier du putain d’UGC Lille centre pour me faire une idée. Et je viendrai ici même vous dire ce que j’en ai pensé parce que Rocky, c’est mon truc !

 

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