The Lobster - Colin Farrell

The Lobster : un homard, ça pince énormément

Commençons par une citation de Cyril Lignac :

« Vous allez me cuisiner : un homard fumant au persil et à la quinoa. Avec… DU PIMENT D’ESPELETTE ! »

Bon t’es bien gentil Cyril mais on est pas là pour parler cuisine aujourd’hui mais ciné nom d’une pipe en bois ! Alors suivez le guide.

Quand les mots manquent pour qualifier une oeuvre déroutante, déstabilisante, ou tout simplement à laquelle il n’a pas compris grand chose, le critique de cinéma en herbe ne se gêne pas pour employer le terme d’OVNI ou, pour aller encore plus loin dans le pompeux, d’« Objet Cinématographique Non Identifié ». Un OCNI. Non seulement c’est très moche et un peu facile, mais surtout ça fait très étudiant en école de journalisme qui fait son premier stage en entreprise chez Télérama.

Autant dire que chez Poulpe Culture, ce n’est pas franchement notre ligne éditoriale. Car oui, sachez-le, on peut parler de ligne éditoriale pour un blog au concept un peu boiteux et qui ne compte jusque là au compteur que deux maigres articles, dont un post d’introduction et un autre sur des foutus druides. Mais puisque cette intro est déjà beaucoup trop longue, et que je suis en manque de pirouette stylistique pour vous faire glisser subtilement jusqu’au paragraphe suivant, rentrons sans transition dans le vif du sujet.

Dans un monde ressemblant à s’y méprendre au nôtre et dans un temps, à en croire le synopsis du film, pas si éloigné, le célibat est proscrit. À la suite d’une séparation, ou même à la mort de son conjoint, toute personne seule est arrêtée et envoyée dans un hôtel pendant 45 jours pour trouver l’âme sœur. En cas d’échec, elle est transformée en l’animal de son choix. Tel est le pitch de The Lobster, couronné en mai du Prix du Jury au 68e festival de Cannes. Cela vous paraît absurde ? C’est sans aucun doute parce que ça l’est.

The Lobster - Affiche

Un homard sans Fred

Bien entendu,  il est facile de voir dans la troisième réalisation du cinéaste grec Giorgos Lanthimos, une dénonciation de la dictature du couple qui sévit un peu partout et depuis longtemps dans la société occidentale et voulant que, si tu n’es pas casé avec quelqu’un à environ n’importe quel moment de ton existence, tu as raté ta vie. Le film s’en moque ouvertement par le biais de petites saynètes hilarantes de premier degré cherchant à démontrer par A+B qu’être en couple est absolument nécessaire à la survie de l’être humain. Si vous mangez tout seul, qui pourra bien vous aider à vous faire régurgiter ce morceau de viande prêt à vous étouffer ? Si vous, mesdames, marchez non accompagnées dans la rue, qui pourra empêcher ce jeune homme au regard louche de vous violer sauvagement ? Une seule chose à faire donc pour rester en vie : trouver un(e) partenaire.

Pour que deux personnes soient acceptées en tant que couple par la gérante de l’hôtel, seule personne habilitée à délivrer le précieux bon de sortie hors de l’établissement, la condition sine qua none est pour les deux tourtereaux de partager un point commun ; n’importe lequel, pourvu qu’il soit suffisamment distinctif. Et quand les moyens « légaux » viennent à manquer, une arme s’avère plus efficace que toute autre pour ne pas se retrouver changé en chien ou en perroquet : le mensonge. Ce dernier s’avère être le ciment des deux couples qui se forment dans la première moitié du film, dont celui de Ben Whishaw, qui feint d’être atteint de saignements de nez récurrents pour séduire la jeune Jessica Barden. La quasi-totalité des personnages sont ainsi désignés uniquement par leur principale caractéristique : l’homme qui zozote, la jeune fille aux cheveux soyeux, la femme aux petits gâteaux, ou encore celle au joli sourire.

The Lobster - John C. Reilly, Ben Whishaw, Colin Farrell

Un Farrell sans Williams

Au milieu de cette étrange ménagerie, un seul homme est présenté au spectateur par son prénom : David, campé par un Colin Farrell particulièrement touchant en quarantenaire bedonnant et triste, contraint, après s’être fait largué par sa femme, de s’appliquer lui-même chaque matin sa crème anti-douleurs sur le dos. Oubliez Alexandre, Miami Vice, la saison 2 de True Detective et les nombreux autres errements cinématographiques de l’ami Colin, l’Irlandais rappelle dans The Lobster qu’il n’est jamais aussi bon que dans la retenue. Et ça, ça fait plaisir.

Personnage faible et apathique, David parviendra, un peu contraint et forcé, à dépasser sa propre condition pour s’échapper de sa prison dorée et rejoindre le clan des Solitaires. Reclus dans les bois tels des parias, chassés au sens propre par les pensionnaires de l’hôtel, ils se veulent l’antithèse exact de ces derniers. Au milieu des arbres et des lapins qui pullulent, la masturbation est autorisée – et même encouragée – au contraire de tout baiser ou rapport sexuel, sous peine de lourdes sanctions ; la danse en couple, codifiée et ennuyeuse laisse place à des gesticulations improvisées en solo, chacun avec ses écouteurs visés sur les oreilles. « C’est pour cela qu’on écoute uniquement de la musique électronique. » Limpide.

The Lobster - Colin Farrell, Rachel Weisz

Gris, c’est gris

Le film se voit ainsi divisé en deux parties bien distinctes et quasiment symétriques. Deux parties d’un tout, qui se complètent et ne peuvent pas exister l’une sans l’autre. La métaphore est peut-être un peu lourde, mais elle fonctionne à merveille. Surtout, Lanthimos a l’intelligence de ne pas choisir une vision plutôt que l’autre, préférant s’atteler à déconstruire soigneusement le débat qu’il a lui-même créé, à force de situations toutes plus irréelles les unes que les autres. La scène finale, comble du surréalisme – avec d’ailleurs un clin d’œil appuyé à l’une des références absolues du genre, Un chien andalou – clôt ainsi de fort belle manière ce dépaysant voyage de près de deux heures en Absurdie.

Bien sûr, The Lobster ne plaira pas à tout le monde. Son humour grinçant, pas franchement noir mais plutôt gris, à l’image de sa photographie, terne et monochrome – mais non moins sublime -, n’ont rien d’aguicheur et pourraient même en repousser plus d’un. Ce serait se priver d’un bon petit moment d’impertinence et de grand nawak, bourré de détails qui ne manqueront pas de vous faire sourire, et porté par la voix et la prestation toute en justesse d’une Rachel Weisz une nouvelle fois impeccable. Même la présence au casting de Léa Seydoux ne parvient pas à gâcher cette fête un peu sinistre. C’est dire.

Quant au fameux homard qui donne son nom au film, il s’agit tout simplement de l’animal dans lequel souhaite se réincarner David. Car le saviez-vous ?, le rutilant crustacé peut vivre jusqu’à cent ans et rester fécond toute sa vie. Un partenaire idéal en quelque sorte. À condition de ne pas finir prématurément au fond d’un casserole.

Tous crédits photos : allocine.fr

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2 thoughts on “The Lobster : un homard, ça pince énormément

  1. Le plaisir de retrouver Flegmatic ! Note pour ce soir : aller mater The Lobster, et partager la première contribution de Monsieur Fulegmatiku sur Poulpe Culture 😉 Depuis le temps qu’on rêvait de faire nos petits papiers sur autre chose que su jeu vidéo ^^

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